À ceux qui ont connu les joies du cinéma populaire, les salles de quartier hurlantes, les séances du jeudi après-midi et du samedi soir, j'adresse le salut fraternel et complice de l'ancien combattant.

Souvenez-vous comme on a culpabilisé les amateurs de cinéma qui se souciaient moins de culture que de plaisir. Or, pour toute une génération de braves gens, le cinéma hebdomadaire, c'était le rendez-vous de la vie joyeuse.

Nous n'allions pas au cinéma comme à l'école du soir, pour apprendre des choses, mais pour nous divertir. Seuls quelques forts en thème, hypocrites camarades, cherchaient de nobles excuses pour justifier la satisfaction pure et viscérale de rire et de pleurer devant un écran.

J'allais, sans goût, à l'école communale de la rue Manin, dans le 19e arrondissement de Paris, sauf quand mes frères et sœurs m'emmenaient clandestinement au Danube Palace.

Deux grands films au même programme. Les enfants qui ne resquillaient pas payaient demi-tarif. C'était le lieu de mes premières amours avec Marlène Dietrich. Elle m'est apparue, souveraine et diaphane, dans un film intitulé Le Chevalier sans armure, formule qui me semblait hermétique. C'était cela aussi la magie du cinéma : une suite de mots sans signification évidente qui s'organisaient en titres merveilleux : Âmes à la mer, Stella Dallas, Forfaiture, Les Révoltés du Bounty, La Fille du bois maudit… J'ai longtemps cru que "Panique" était le nom d'un héros récurrent : Panique dans la jungle, Panique à New York, Panique dans les mers du Sud…

Je sais maintenant que Le Chevalier sans armure est un film anglais de Jacques Feyder. Aucun souvenir de l'histoire. Émerge seulement l'image de Marlène avec ses fourrures, ses voiles blancs, ses grands yeux tristes et ses cheveux si fins, si blonds.

Dans les journaux et revues de l'époque (Pour vous, Cinémonde, Ciné-Miroir, Le Film complet), je découpais les photos de Marlène, mais pas seulement d'elle et pas seulement moi. On s'amusait, en famille, à composer de subtiles mises en page en collant des images de films sur des cahiers d'écoliers. C'étaient de beaux albums, un condensé du glamour américain : Shirley Temple, Gary Cooper, Warner Baxter, Deanna Durbin, Loretta Young, Claudette Colbert, Jean Harlow, Clark Gable, Don Ameche, Ginger Rogers, Cary Grant, Henry Fonda, Rochelle Hudson, une centaine d'autres.

Oui, surtout des Américains. Nous étions "aliénés par le star-system", esclaves de l'hégémonie culturelle d'Hollywood, rétifs aux sombres drames psychologiques du cinéma français, tout en clair-obscur poétique. Jean Gabin nous ennuyait avec son gros nez et sa bouche sans lèvres. Et Mireille Balin n'était pas Marlène.

Armés de ces puissants et puérils partis pris, nous allions à l'aventure, chaque dimanche et chaque jeudi, sur les deux grands axes enchantés de notre quartier : la rue de Belleville et l'avenue Jean Jaurès (plus les venelles adjacentes). On allait au cinéma pour aller au cinéma, mais, attention, on ne subissait pas les programmes, on les sélectionnait.

C'était un casse-tête à cause du jumelage des films qui n'était pas toujours à notre goût. On trichait un peu, on se livrait au trafic des "contremarques de sortie", petits cartons crasseux distribués à l'entracte et qui donnaient droit au deuxième grand film de la séance. On s'échangeait ces bons magiques, on les conservait d'une semaine sur l'autre, améliorant ainsi la qualité du double programme et éprouvant, à chaque passage devant le contrôle, l'impression délicieuse que procure toute situation tant soit peu irrégulière.

J'ai connu, plus tard, comme tout un chacun, l'ivresse des opérations carrément frauduleuses, mais c'était pour le bon motif : voir le plus de films possible.
C'était des années d'apprentissage, d'initiation brute, vierges de tout parasitage culturel ou, pire, scolaire, années de sensations pures. Et simples.

Les meilleures salles étaient des cathédrales accueillantes, plus ou moins blanches, ornées de bas-reliefs modernes (modern' style plutôt) et dont les frontons enluminés étaient surmontés de gigantesques toiles peintes, horriblement primitives, qui figuraient (et défiguraient) nos vedettes préférées.

À l’intérieur, ces temples tutélaires avaient une odeur, une couleur, une saveur spécifiques et familières : d'immenses rideaux pour exalter la solennité du spectacle, des fauteuils en velours frappé (en bois dans les premiers rangs, les moins chers et les mieux placés), des planchers en plan incliné qui servaient de caisse de résonance à nos cavalcades. Et ça sifflait, ça chantait, ça criait, ça riait.

Ces chahuts n'étaient ni vulgaires ni équivoques, ils ne dégénéraient pas en bagarres. Où retrouver, dans quelle salle de quel quartier, ce parfum, cette chaleur, cette ambiance de cour de récréation, de hall de gare et de fête campagnarde ?

Que sont devenues les salles populaires où, même si le film était mauvais, on était content de se retrouver à l'entracte et à la sortie, gens du même quartier, du terroir parisien ? Où sont les Alhambra, Kursaal, Eldorado et autres Palace, Splendid, Féerique, Olympic ?

Place Clichy, un grand magasin a effacé la trace du mythique Gaumont, évidemment Palace.
Il ne reste que le Rex, "monument de mauvais goût exotique" selon les raffinés. Le label "monument historique" l'a sauvé.

On me répétait que je perdais mon temps et mon argent dans les salles obscures, que je ferais mieux d'étudier la physique et les maths ou l'anglais… Or, je le proclame et j'en appelle à tous les cancres cinéphiles, ces conseilleurs avaient tort. Quand je m'évadais du lycée Jacques Decour par des sorties dérobées pour retrouver l'enfilade des boulevards, de Barbès à Clichy, saturés de cinémas, je faisais d'instinct mon apprentissage professionnel, sans tenir compte des mises en garde bien intentionnées qui condamnaient mes loisirs futiles et sources de psychoses mythomaniaques. Comme si je ne savais pas que le cinéma, c'est du cinéma, et que Tarzan c'est Johnny Weissmuller ! Comme si le public populaire du samedi soir (qui, aujourd'hui, forme l'immense confrérie des téléspectateurs) était dupe !

Si nous marchions aux séductions conventionnelles du policier, du mélo, de la comédie sophistiquée, c'est parce que notre bon plaisir y trouvait son compte.
Le cinéma, c'est avant tout du bon plaisir.

On commence par savourer le divertissement frivole et on en vient à apprécier les nourritures solides de l'art cinématographique. La transition du western à Bergman est naturelle et indolore. L'art n'a pas de patrie, ni de parti pris.

L'éducation est toujours affaire culturelle personnelle. J'aime les Marx Brothers, Fred Astaire, Alain Resnais, Jacques Becker, Mizoguchi, Fellini, Scola, Olmi, Welles, Herzog, Chaplin, Scorsese, Keaton, Ozu, Ford, Cassavetes et les mille autres, la cohorte des amuseurs, penseurs, esthètes, clowns, danseurs, cabotins, sociologues, chercheurs, trouveurs, géomètres et saltimbanques : les artistes de cinéma.